En bref

Ingress, le jeu en ligne en réalité augmentée selon Google

Ingress est un jeu en ligne gratuit sur smartphone développé par Niantic Lab, un studio interne de Google. Sorti sur Android fin 2012, et sur iOS mi-juillet 2014, il a déjà conquis 4 millions de joueurs dans le monde. C’est la première tentative de Google de se tailler une part du très savoureux gâteau qu’est le marché du jeu mobile.

Le jeu prend la forme d’un MMORPG (jeu de rôle massivement multijoueur) futuriste dans lequel vos déplacements réels sont géolocalisés et retranscris sur la carte: c’est comme si le monde du jeu était superposé à la réalité. John Hanke, fondateur du studio, n’est pas là par hasard puisqu’il est aussi le concepteur de Google Maps et Google Earth, et ça en dit long sur le concept du jeu.

Armé de mon iPhone 5S, j’ai donc testé pour vous la version iOS d’Ingress, le MMORPG en réalité augmentée made in Google.

La réalité comme terrain de jeu

Ingress prend la forme d’une capture de territoire. Deux factions (seule la couleur change) composées des communautés locales de joueurs: les Éclairés (Enlightened, verts) et les Résistants (Resistance, bleus) s’affrontent en interagissant avec des sites appelés portails, qui sont disséminés dans le monde. Ces points sont virtuels et n’existent que dans le jeu, mais il faut se déplacer physiquement pour se rendre là où ils se situent. On est donc loin des clichés des joueurs accros enfermés chez eux dans le noir: pour participer, il faut se bouger et sortir dehors !  Le jeu peut même en pousser certains à beaucoup marcher ;)

Le but du jeu est de capturer des portails (disséminés sur la carte) au nom de son propre camp, et de les relier entre eux pour former des champs de contrôle. Les deux camps se livrent ainsi une sorte de guerre de territoire virtuelle avec des zones qui passent sous le contrôle de l’un ou l’autre. Dès la première connexion au jeu, il faut choisir de quel côté se ranger. Sur la carte sont également disséminés de l’énergie (XM, pour eXotic Matter, ou matière étrangère), ressource nécessaire aux actions en jeu. En fonction de votre niveau (par rapport à celui de vos adversaires) et des objets que vous aurez récupéré, plusieurs interactions avec les portails sont alors possibles: capturer un portail de la faction ennemie, le hacker pour y récupérer des ressources, le protéger des attaques adverses..

Un univers SF prenant 

Le scénario emprunte les codes issus de l’anticipation et de la science fiction, pour ficeler une histoire mêlant complot et mystère, centrée autour de la découverte de l’XM, une nouvelle source d’énergie extra-terrestre. Énergie que les Éclairés souhaitent utiliser afin de faire passer l’humanité à l’étape supérieure alors que les Résistants préfèrent empêcher son utilisation qui pourrait être un désastre tant elle est mal connue. Les deux camps ont donc pour but de se l’approprier afin de la contrôler.

Des éléments du scénario, comme des images ou des vidéos, peuvent être trouvés en jeu

Des éléments du scénario, comme des images ou des vidéos, peuvent être trouvés en jeu

Travaillé et assez geek l’univers donne une certaine identité au jeu, même si il est dans l’intérêt de Google que le produit soit orienté grand public afin de toucher le plus de monde. La société de surveillance de masse de l’histoire, la NIA, est un mixe évident de NSA et CIA: Google fait clairement ici un gros clin d’oeil aux théoriciens du complot.

Niveau graphismes, j’ai trouvé particulièrement sympa l’interface futuriste et les modèles 3D lumineux qui s’affichent sur la carteOn peut aussi y voir les champs de contrôle (Control Field) appartenant à l’un ou l’autre camp, donnant une idée de la situation locale. Ils sont créés en liant plusieurs portails entre eux. L’espace que prennent ces champs de contrôle est compté en Mind Units, qui servent à calculer le score global de chacun des deux camps.

Je qualifierai l’ambiance musicale de spatiale, avec des sons plus ou moins inquiétants et mystérieux qui varient en fonction du point d’intérêt duquel on s’approche. On se croirait presque dans un vaisseau à la conquête d’artefacts mystérieux alors qu’on ne fait que déambuler dans la rue, les yeux rivés sur son smartphone, quitte à se déplacer un peu bizarrement et attirer les regards intrigués. Attention à ne pas se faire arrêter par la police !

Une redécouverte du monde

Les portails sont placés sur divers points d’intérêt: monuments, oeuvres d’art, mais aussi gares ou mairies. J’imagine qu’il est possible d’arriver dans une ville et de se servir du jeu comme d’une carte de tourisme interactive. Redécouvrir l’architecture de sa ville en tant que map pour un jeu en ligne est amusant et un peu sportif (pour peut qu’on se déplace à pieds ou à vélo).

À Paris, l'activité est beaucoup plus dense qu'ailleurs

À Paris, l’activité est beaucoup plus dense qu’ailleurs

La carte prend la forme d’un radar affichant les rues environnantes et les éléments du jeu qui s’y trouvent. Pour récolter de l’énergie ou interagir avec un portail, il suffit de passer à proximité. Les joueurs peuvent se débarrasser de leurs objets obsolètes en les laissant par terre, qui feront le bonheur des joueurs de plus faible niveau qui passeraient par là. Sont indiquées la localisation des objectifs proches et leur distance: on peut prévoir le chemin à emprunter. Un site est mis à la disposition des joueurs, où ils peuvent discuter comme sur l’application, et consulter la carte du jeu au niveau mondial pour voir où en est la guerre. On y constate d’ailleurs que le jeu est très populaire chez certains pays voisins comme en Allemagne ou en Italie !

Un aspect social prononcé

Ingress est aussi la promesse d’une expérience très sociale. Comme dans la plupart des MMO les joueurs peuvent se coordonner en s’envoyant des messages sur les canaux du jeu. Il est possible de choisir de communiquer avec des joueurs situés plus ou moins loin, afin d’avoir des infos locales ou plus globales sur ce qui se passe en jeu. Dans les grandes villes, les rencontres « IRL » sont garanties.

Je vis en région parisienne j’ai eu la chance d’être confronté à une forte densité de joueurs: peu de zones sont vides et il y a toujours un portail à quelque centaine de mètres, mais les conditions de jeu ne doivent pas être toujours optimales loin de la métropole.

« Le jeu n’avait pas été conçu pour cela mais il est devenu aussi un moyen de rencontre, comme un réseau social entre joueurs, car il y a plus de 5000 communautés dans le monde. Vous pouvez aller dans une ville et rejoindre une des deux factions. Quand ils voyagent, certains joueurs se renseignent auprès d’autres joueurs grâce au chat interne pour connaître les meilleurs endroits à visiter. » a déclaré John Hanke dans une interview accordée au Parisien.

Les joueurs sont très actifs sur le chat

Les joueurs, s’ils réunissent les conditions nécessaires, peuvent eux-même créer des portails, en prenant une photo du lieu et en l’envoyant à Google pour validation. Les autres joueurs verront la photo du lieu en s’en approchant. Gares, carrefours, arrêts de bus, tout ces endroit par lesquels vous aviez l’habitude de passer sans y faire vraiment attention deviennent subitement les éléments au centre de l’action du jeu, avec lesquels vous pouvez interagir et que seuls vous et les autres joueurs pouvez « voir » . Si vous êtes occupé sur un portail et qu’un adversaire vient l’attaquer, il est forcément à quelques mètres de vous..

« Ingress c’est plus qu’un jeu…ce sont des rencontres, des moments de folie et surtout pleins de nouveaux amis un peu fous mais tellement sympathiques. Une expérience de vie différente qui vous fait découvrir votre environnement (et de belles villes en Europe et ailleurs) sous un autre angle. Le monde n’est pas ce que vous voyez.. » commente une joueuse.

Pour certains le délire part assez loin, comme à Bruxelles ou les joueurs sont très actifs.

Progression et gameplay sont gratifiants

Il y a toujours quelque chose à faire à proximité: renforcer un portail allié à l’aide de « resonators », les lier les uns aux autres pour créer un champ de contrôle, attaquer un portail adverse.. Toutes ces actions rapportent plus ou moins de points d’expérience, et auront une incidence à leur échelle sur l’affrontement global que propose Ingress.

Le gameplay plutôt intense et très addictif. À tout moment du jour ou de la nuit, un adversaire peut reprendre des portails que vous aviez capturés: tout se passe en temps réel et on retrouve là le syndrome des jeux type MMO qui rendent certains accrocs. Comme d’habitude pour ce type de jeu, il est plus amusant de jouer en groupe, afin d’établir une stratégie et gagner en efficacité.

Contrairement à beaucoup des jeux actuels de ce type, rien n’a été sacrifié pour correspondre au grand public: la progression, qui se compte en niveaux (16 en tout), est plutôt longue. Il n’est pas non plus possible d’acheter (en argent réel) des éléments pour progresser plus vite ou dominer les autres joueurs. Ingress guide un peu le nouveau joueur au début (il y a des tutoriels), et certains niveaux élevés possèdent des pré-requis c’est à dire qu’il est nécessaire d’effectuer certains actions pour progresser. Le joueur est donc un minimum orienté afin de ne pas être perdu.

À noter qu’à moins que vous n’effectuiez une action importante (attaquer un portail..), les autres joueurs ne sont jamais informés de votre position (le contraire, sous certaines conditions, pourrait être marrant mais problématique au niveau de la vie privée).

Hacker un portail permet de récupérer des items, qui permettent ensuite d'en attaquer ou de lier des portails entre eux.

Hacker un portail permet de récupérer des items, qui permettent ensuite de lier des portails entre eux ou d’en attaquer.

Publicité et réalité augmentée font bon ménage

Pour rendre Ingress lucratif, Google voit plus grand que de simples bannières publicitaires ou achats in-app, qui sont les deux modèles économiques dominants des applications « gratuites » . Ingress déjà est capable d’afficher des publicités extrêmement ciblées grâce aux infos que Google connaît déjà sur le joueur (pour jouer on utilise son compte Google) ce qui est déjà une mine d’informations. Mais grâce au coeur-même du jeu, la géolocalisation, le jeu connaît en permanence la position du joueur et peut afficher des publicités ciblées.. géographiquement. Un détour par un portail vous fait passer devant un restaurant? Si vous n’aviez pas déjà succombé à l’odeur alléchante qui s’en échappe, le restaurant en question pourrait vous appâter en vous proposant une réduction valable immédiatement via une pub en jeu par exemple. Pour le moment, je referme cette parenthèse: Ingress est actuellement totalement gratuit et sans aucune publicité.

Google a même annoncé des partenariats avec des centres commerciaux dont une bonne partie en région parisienne, qui accueilleront des portails pour le jeu (totalement virtuels donc, mais l’incitation à se rendre dans un de ces temples de la consommation, elle, est réelle).

C’est aussi l’occasion pour Google de happer les joueurs en les poussant à utiliser son écosystème pour profiter du jeu: Gmail, Google Maps et Google + sur lequel beaucoup de coalitions locales de joueurs créent leur page. Et il faut utiliser un compte Google pour jouer. Le potentiel de crowd sourcing d’Ingress est aussi énorme: Google peut grâce aux données des joueurs, consolider ses cartes, en connaître les points d’intérêt (touristiques, ou importants dans la vie locale) et récolter des tas de données sur les habitudes de déplacement des utilisateurs (en milieu urbain notamment). C’est peut-être là encore que se trouve le prix du gratuit..

La version iOS du jeu qui m’a servi pour cet test est parfaitement optimisée. Pas de ralentissements, pas de chargements (il faut toutefois bien capter la 3G/4G). À noter que les utilisateurs Android et iOS jouent ensemble, cela pour éviter une trop grande fragmentation (nombre de joueurs divisés) et un « dépeuplement » des zones.

Pour finir, faites quand-même attention à la batterie de votre smartphone (celle des iPhone est bien connue pour fondre très rapidement), qui va être malmenée par le jeu: rétro-éclairage élevé pour voir l’écran avec le soleil, géolocalisation et 3G/4G (voire wifi) et processeur sont constamment sollicités. Attention aussi à votre consommation de données !

Conclusion

Bien qu’il n’invente pas le jeu vidéo géolocalisé, Ingress est une innovation qui une fois de plus croise technologie de pointe et jeux vidéo. Niantic Lab propose ici une expérience différente à travers ce petit MMO gratuit au gameplay novateur et je ne peux que vous recommander de l’essayer. Il est d’ailleurs étonnant que Google n’ait pas accordé une meilleure couverture médiatique à Ingress tant le jeu a le potentiel de devenir un phénomène de mode 2.0.

Avec ce titre je me suis rendu compte une fois de plus que la technologie progresse très vite et que nos plus gros fantasmes concernant les jeux vidéo sont bientôt à portée de main.

Le futur est déjà là: imaginez les possibilités d’un jeu comme Ingress avec les Google Glass ! []

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Plus d’articles bientôt

Timothée Fournié-Taillant, le Pixel Conscient

A propos Timothée Fournié-Taillant (16 articles)
Étudiant en droit et passionné de nouvelles technologies, j'ai créé mon blog Pixel Conscient pour y publier mes réflexions et articles de fond sur l'ère numérique. timothee(at)pixelconscient.net

5 commentaires sur Ingress, le jeu en ligne en réalité augmentée selon Google

  1. bonsoir, j’ai moi même essayé ce jeu vu qu’il est dispo sur iphone maintenant, votre article est bien écrit il témoigne bien du fond de la chose, pas comme ce que font beaucoup de sites mainstream et superficiels. je suis d’accord avec vous sur la majorité des points. par contre je trouve que le potentiel est vite épuisé car j’ai peu de joueurs près de moi!! au plaisir

    • Timothée Fournié-Taillant // 27/07/2014 á 18 h 58 min // Répondre

      J’étais en vacances et c’est vrai que dès qu’on sort de la métropole et des grandes villes comme je l’avais pensé c’est un peu désert, y’a pas grand chose à faire surtout si le peu de portails à proximité sont à plusieurs kilomètres !

  2. Super article sur un jeu très original! L’article est très complet… Bon j’y retourne, ma batterie est chargée!!!

  3. Timothée > c’est là que google y gagne beaucoup … si tu passes des vacances dans des zones désertiques, tu vas y proposer de nombreux portails. Ce qui alimentera la base de donnée de Google, pour son plaisir, et finalement pour le tien et celui des autres joueurs d’Ingress … une opération WIn-WIN-WIN finalement, car personne n’est lésé.

    Concernant votre parenthèse, je suis étonné que vous n’indiquiez pas la potentialité de Google de faire et d’améliorer la carte des disponibilités des réseaux Wifi/3G/4G. En effet, en jouant, une des plus grandes catastrophes que l’on peut avoir, c’est le fameux « NO DATA CONNEXION ». Google peut donc savoir facilement, les zones ou l’on capte de la 3G, 4G et si on peut accéder à des éléments Wifi, puis y faire des mesures pour connaitre le débits, la saturation. Ce type de carte est très utilisé par les marchés de la téléphonie, je pense (et ce n’est qu’une théorie) que c’est la cible financière number 1 de google sur ce projet. En tous les cas, plus que sur le marché de proximité (exception faite des Centres Commerciaux).

    Bien à vous,

    kéké

    • Timothée Fournié-Taillant // 22/08/2014 á 12 h 44 min // Répondre

      Je crois que le délai de validation d’un nouveau portail est de plusieurs semaines, donc trop long pour des vacances. Mais effectivement, j’aurais pu faire mon bon samaritain et penser aux autres !

      C’est très probable c’est vrai, et Google doit pouvoir constituer diverses cartes à revendre à certaines firmes, mais je n’ai pas souhaité trop creuser dans cette direction pour mon article car c’est invérifiable ;)

      Merci pour cette contribution !

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